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ravin, semble indépendant des autres. Les ruissellements du ciel glissent sur
ces visages, mais ne les changent guère pendant une vie d'homme. Chaque
partie du continent semble ignorer les autres, et exister pour soi et par soi.
Toute chose cache d'autres choses et se cache elle-même, comme on voit dans
un bois, où chaque pas découvre un monde nouveau, et recouvre celui qu'on
tenait. L'homme ne sait jamais où il va. D'où le prix des signes humains,
vestiges, sentiers, tisons éteints, ossements, tombeaux, qui sont comme une
écriture ; au lieu qu'on n'écrit rien sur la mer ; il faut que l'homme s'y dirige
d'après ses propres idées. N'importe quel marin qui rentre au port a les yeux
fixés au loin, sur le clocher ou sur le phare, et méprise les signes plus proches
et plus émouvants. Au contraire le terrien marche toujours dans les pas de
l'homme et pense selon l'action d'autrui. Un chemin est une sorte de loi, d'âge
en âge plus vénérable. L'antiquité ici fait preuve et le signe écrit est dieu. Par
les signes, l'invisible habite la terre, et les éclipses des choses font paraître et
disparaître en même temps tous les dieux agrestes. Ce n'est plus cette puis-
sance neptunienne, énorme, mais réglée; bien plutôt ce sont des dieux, sépa-
rés, invisibles, capricieux, trompeurs comme l'écho, toujours réfugiés à
l'approche dans ces formes de pierres, d'arbres et de sources, visages clos.
Alain (Émile Chartier) (1927), Les idées et les âges (livres I à IX) 192
Livre VII : Les métiers
Chapitre IV
Bourgeois
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Est bourgeois tout ce qui vit de persuader. Le mot convient à ce sens,
puisqu'il exprime l'étroite société des villes, ainsi que les lois de coutume et de
politesse qui gouvernent ces existences rapprochées. Au reste toute famille est
bourgeoise en son dedans, et nous fûmes tous bourgeois par l'enfance, qui vit
de persuader. Le vieillard vit de même. Ces deux bordures envahissent plus ou
moins l'existence virile, et, dans le bourgeois achevé, comme prêtre, avocat,
comédien, couvrent toute la vie. Enfin, puisque la famille nous tient presque
toujours bien au delà de l'enfance, il faut considérer l'existence prolétarienne
comme le moment de l'audace, de la puissance et de la suffisance. Un certain
degré de force, en tout métier, nous y porte. Un prédicateur même y peut tou-
cher, dans le moment qu'il exerce comme un pouvoir de nature, non calculé,
non mesuré ; mais il reprend bourgeoisie en son couvent ou en son presbytère,
et plus souvent en son discours même. Un général, un roi, un homme d'État
peuvent oublier quelquefois ou souvent les façons de bourgeoisie. La plus
haute noblesse ou l'extrême richesse permettent aussi beaucoup. D'où un
mélange en presque tous ; l'observateur saisira ces nuances dans les plis du
Alain (Émile Chartier) (1927), Les idées et les âges (livres I à IX) 193
visage et dans le son de la voix. Il n'est point d'homme qui flatte toujours ; il
n'est presque point d'homme qui ne flatte jamais.
Cette condition est ce qui étonne le prolétaire. Il sait très bien coopérer ;
l'entr'aide est de métier pour lui. Mais le travail associé n'implique nullement
qu'il faille concéder quelque chose à celui qui se trompe ; au contraire
l'inflexible chose repousse énergiquement cette idée. Parce que le travail n'est
nullement un jeu, les opinions fausses sont sévèrement redressées, avant
même qu'elles produisent leur effet ; le mouvement de contredire est donc
sans aucune précaution à l'égard de l'homme ; c'est pourquoi le premier mou-
vement de contredire, dans le prolétaire, n'est jamais poli. C'est que la
première aide, en ces existences où l'erreur blesse, et sans aucune métaphore,
est de détourner vivement l'idée fausse, et à proprement parler, de s'en
défendre, et d'en défendre l'autre aussi. L'effet de la fraternité n'est donc nulle-
ment ici l'indulgence. Ainsi cet autre genre d'entr'aide, qui consiste à ne point
choquer opinion contre opinion, et enfin à fonder une sorte d'amitié sur la
précaution de ne pas penser témérairement, lui est naturellement incompré-
hensible. Coopération, en un sens, repousse société.
Cela ne va pas à dire que le prolétaire repousse société ; il s'en faut de
beaucoup qu'on puisse le dire. Mais le sociable s'entend en deux sens. On peut
vouloir une société juste ; cela conduit à chercher ses semblables et à s'étonner
si on ne les trouve point tels qu'on veut qu'ils soient, et, par exemple, si ce
qu'on juge évident ne paraît point tel à d'autres. Une telle société est abstraite,
et à chaque instant rompue ; aisément renouée aussi. L'humeur y tend ses
pièges ; l'amitié y vit difficilement. On peut vouloir la société, juste ou non,
soit parce qu'on s'y plaît, soit parce qu'on en vit, presque toujours par les deux
raisons ensemble. C'est alors que l'on craint le premier mouvement, et que l'on
reçoit les différences, sans les juger. C'est alors surtout qu'on les remarque,
qu'on les mesure, et qu'on s'en accommode ; le disputeur ne connaît point les
hommes. On se fera, d'après ces remarques, une idée suffisante de la politesse,
qui va premièrement à ne jamais déplaire, et aussitôt à prendre chacun comme
il est, sans même marquer de l'étonnement. Puisqu'il est évident que la poli-
tesse est plus facile avec les gens polis, la politesse va donc à dissimuler soi-
même la différence, et à se faire autant que possible semblable aux autres. Il
est poli de ne point choquer, ni même étonner, par les cheveux ou la cravate.
La mode est le refuge de l'homme poli.
Or l'esprit qui sort des mécaniques, qu'il soit praticien ou théoricien, ne
peut ici ni respecter ni comprendre. Cette matière pleine d'égards, qui des
actions remonte aux discours, et enfin aux pensées, fait scandale pour le
raisonneur ; et le moindre signe de ce sentiment dans le raisonneur fait injure.
C'est une faute encore pardonnable de manquer à la politesse ; mais la faute
est sans pardon si l'on marque que l'on entend se passer de politesse ; c'est
promettre en quelque sorte d'être sans respect ; cela noie toutes les pensées de
l'autre sous une attente craintive et bientôt irritée. Socrate jouait ce jeu
dangereux devant les hommes cultivés et polis, aux yeux de qui un certain
genre de sérieux annonçait une sorte de guerre, sans politesse aucune. Inso-
Alain (Émile Chartier) (1927), Les idées et les âges (livres I à IX) 194
lente méthode. Non pas parce qu'elle réfute, mais parce que d'avance elle
refuse respect. En ce cercle d'importances, où le costume est comme une
arme, aussi bien contre soi, cette invitation à combattre nu est proprement
indécente. Encore, en ces cercles d'hommes, tous savants en quelque chose, et
formés par les disputes politiques, un jeu d'arguments pouvait-il aller fort loin.
Mais dans nos cercles de bourgeoisie, où les femmes sont assises, où le timide
trouve respect et asile, où la parenté, les intrigues, les intérêts tendent leurs
invisibles fils, où la première loi n'est pas de plaire, mais bien de ne pas
déplaire, on comprend que la prudence soit la règle constante de tous les
discours, et que les pensées d'aventure soient ordinairement coulées à fond,
même dans le secret de chacun, par le souci de n'en point montrer le moindre
signe. En pensant donc à ces assemblées de timides, qui parlent comme on
chante, attentifs à l'air et aux paroles, Stendhal a pu écrire ce terrible mot :
« Tout bon raisonnement offense. » Raisonner est comme bousculer. C'est
pourquoi l'ordinaire des hommes, même avec une solide instruction, arrive
promptement au lieu commun, sans pensée aucune, et même sans changer les
termes auxquels chacun est accoutumé, par cette crainte de déplaire qui est au
fond de la politesse. Et l'on sent bien que le plus timide et le plus ignorant est
celui qui donne le ton, par sa seule présence. Ce n'est pas qu'on le considère
tant ; encore moins est-on disposé à subir sa loi. Mais il s'agit ici d'un tact qui
s'exerce sans qu'on y pense, et qui, comme celui de l'aveugle, sent l'obstacle
avant le choc. Aussi ces visages défiants, et d'avance fermés à toute idée
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